La Vallée des singes : l’homme face à ses semblables

En plein cœur de la campagne viennoise, sous les cimes de Romagne, se cache un parc animalier pas comme les autres. Créée en 1998, La Vallée des singes abrite plus de 400 primates, qui déambulent sur pas moins de seize hectares de territoire arboré, en totale liberté. Une fois entrés dans ce parc où le vert domine et où les cages brillent par leur absence, il ne s’agit plus que de se laisser porter, pour partir à la découverte des habitants de ce lieu. Premiers petits êtres étonnants de ce parc animalier, les ouistitis et les tamarins, faisant partie des plus petits primates de la planète. Du tamarin lion, dont la crinière rougeoyante lui donne de belles couleurs, au ouistiti argenté, aussi pâle qu’un ours polaire, en passant par le tamarin empereur et ses foisonnantes moustaches, nous découvrons ces petites espèces gambadant dans les branches, le moindre bruit de feuillages trahissant leur présence. Si leurs bouilles vous attendriront à coup sûr, attention cependant aux pluies d’urine impromptues !

    

Quant au ouistiti pygmée, il surprend par sa petitesse : à peine visible entre les feuilles, le spécimen ne mesure pas plus de 15 centimètres et pèse dans les 100 grammes. Une petite chose fragile qui détonne d’autant plus qu’elle niche à quelques mètres seulement des imposants gorilles. Affamé et apparemment peu commode, le mâle dominant débarque sur ses quatre pattes : il doit être nourri en premier et gare à celui qui lui volera ses morceaux d’endives ! C’est l’effet impressionnant, voire effrayant, véhiculé par des films tels que King Kong ou La Planète des singes, que procure la vision de ce gorille dans la force de l’âge. Cependant, aux dires du soigneur, si le mâle mesure généralement 1 mètre 70 et peut peser jusqu’à 280 kilos, le gorille est l’un des singes les plus pacifistes de tous. Derrière sa carrure d’athlète, son poil soyeux aux reflets argentés et son insatiable appétit, le gorille est en fait un animal paisible, qui se nourrit majoritairement de fruits, de feuilles et d’insectes.

  

Direction maintenant l’enclos des saïmiris, minuscules singes jaunes et gris aux oreilles d’elfe et au regard rieur. Particulièrement dynamiques, un brin bagarreurs, joueurs comme des enfants, les quarante saïmiris attendent impatiemment leur déjeuner. Roulades, sauts périlleux, courses poursuites et joyeux bazar sont au programme chez ces petites terreurs, exclusivement féminines. Quelques bébés s’accrochent au dos de jeunes femelles, qui remplacent les mères pour porter les petits et ainsi développer leur instinct maternel. Les génitrices, quant à elles, sont bien heureuses de laisser leur progéniture aux soins d’un autre singe, tant le petit pèse lourd sur leurs épaules. Un seul mâle reproducteur erre au milieu de cette ribambelle de femelles : chez les saïmiris, ce sont les femmes qui font la loi, et il va sans dire que ces mesdames ont de l’énergie à revendre !

  

Pause douceur avec les magots, singes touffus venus d’Afrique du Nord. Véritables forces de la nature, ces « macaques de Barbarie » ont su s’adapter, au fil de leur évolution, aux conditions climatiques auxquelles ils étaient soumis. Vivant parfois au sein d’environnements montagnards extrêmement froids, les magots ont ainsi vu leurs doigts se raccourcir, leur pelage s’épaissir et leur queue, exposée au gel, rétrécir puis disparaître totalement. Ce qui frappe surtout chez ces singes friands de carottes, c’est la sérénité qu’ils imposent par leur présence, par leur balade tranquille à travers la foule, et par leur contemplation, parfois longue, de l’espace qui les entoure. Sous leurs airs de grosses peluches à qui il ne faut surtout pas piquer la nourriture, les magots se révèlent nos semblables en de nombreux points : ils adoptent parfois des postures éminemment humaines, semblent boudeurs, curieux ou songeurs, tandis que leurs yeux expressifs en disent long sur ce qui se passe dans leurs petites têtes, où semblent régner de grands préceptes de sagesse et de pacifisme.

    

Au rythme des nourrissages à heure fixe, nous découvrons avec des yeux d’enfant ces petites bêtes s’agiter à nos pieds et au-dessus de nos têtes, frappés par leur ressemblance avec l’être humain, avant de découvrir le véritable visage, primordial et salvateur, de La Vallée des singes. Alors que nous observons les makis catta et les makis vari roux et blancs (plus communément appelés lémuriens) se dorer la pilule au soleil – petite séance de bronzage servant à stimuler leurs glandes pour ensuite marquer leur territoire -, nous apprenons, grâce au discours de la soigneuse présente, que ces animaux n’existent plus que sur l’île de Madagascar. Ils sont largement menacés de disparition, notamment à cause de la déforestation, mais surtout en raison de la chasse dont ils font l’objet pour leur chair, destinée à nourrir les locaux ou à alimenter les marchés de luxe. Au son un peu brutal de leur cri territorial, nous quittons l’enclos des makis, l’esprit déjà rempli de réflexions et de révoltes.

   

Devant un auditoire distrait ou carrément réfractaire – il faut voir les gens quitter les estrades à la simple prononciation des mots « protection de l’environnement » pour y croire -, les discours écologiques se poursuivent. Nous nous instruisons sur le sort de nombreux primates à travers le monde, pour la plupart espèces menacées, grâce aux panneaux jonchant le parc, dénonçant la chasse et le trafic d’animaux en Afrique, ainsi que les attractions telles que les safaris où les animaux sont drogués et soumis à la bonne volonté des touristes, pour que ces derniers puissent repartir fiers et contents, les poches remplies de photographies extraordinaires à montrer au prochain dîner de famille. Jusqu’ici ignorants à propos de l’action de l’homme sur la planète, nous prenons conscience de l’horreur que peut parfois perpétrer l’espèce humaine et, dans la suite de notre découverte du parc, celle-ci nous saute aux oreilles.

  

Écoutant attentivement les paroles des soigneurs, nous apprenons que les chimpanzés étaient autrefois utilisés pour tester des produits cosmétiques ou des crashs de voitures. Que les bonobos sont en voie de disparition à cause de la récolte du coltan, matière première très convoitée dans les sols du Congo et vendue pour fabriquer les batteries de nos appareils électroniques (ordinateurs, téléphones portables, tablettes), ce qui cause la déforestation, la délocalisation voire la disparition des espèces (mais aussi des habitants !) du pays. Que les capucins, popularisés par le cinéma et la télévision pour leur apparence mignonnette, ont en réalité un caractère bien trempé qui les rend inaptes à vivre en compagnie de l’homme. Une aubaine, nous dit la soigneuse, que les effets spéciaux aient fait leur apparition ; Hollywood peut ainsi laisser libre cours à son imagination sans empiéter sur le bien-être des singes. Surtout, nous apprenons que la plupart des singes présents dans le parc sont ici à cause de la déforestation de masse, qui a lieu notamment en Amazonie et en Indonésie et qui sert la consommation mondiale de produits tels que le soja, le thé et surtout l’huile de palme, présente dans la grande majorité de nos pâtes à tartiner, biscuits, gâteaux apéritif, croûtons et produits de beauté.

  

L’écologie est peut-être un vain mot pour la plupart des occidentaux, mais elle ne l’est pas pour un site tel que La Vallée des singes. En plus de reverser l’argent du billet d’entrée et des achats à la boutique à des organisations qui ont pour mission de préserver l’environnement, le « parc animalier 100 % différent » ne lésine pas sur la sensibilisation des visiteurs aux questions écologiques. Tout en nous présentant des espèces attachantes, spirituelles, colossales ou microscopiques, La Vallée des singes lance un appel venant du cœur pour que nous adoptions au quotidien des gestes pour raisonner notre consommation, pour conserver le peu qu’il reste de notre diversité biologique et pour transmettre des habitudes salutaires aux générations futures.

Il faut le dire, pénétrer dans ce havre de verdure n’est pas qu’un acte de divertissement. Qu’on soit en famille ou entre amis, se rendre à La Vallée des singes, ce n’est ni visiter un zoo ordinaire, ni épier des animaux pour notre bon plaisir et encore moins contempler la tristesse d’espèces sauvages derrière des barreaux d’acier. Ce n’est pas non plus, comme au zoo de la Palmyre par exemple, encourager un établissement qui privilégie le commerce à la santé des animaux et qui aime exposer sa grande « collection » au détriment d’un manque de place évident. Visiter La Vallée des singes, c’est faire un geste pour l’écologie, c’est apprendre le tempérament, les comportements et les habitudes de ces animaux proches de nous, c’est s’émerveiller devant ce que la nature a bien voulu nous offrir, c’est prendre conscience de l’impact de nos modes de vie sur la faune et la flore qui nous entourent. En somme, c’est nous coucher un peu moins bêtes que nous ne l’étions la veille…


L’animal a cet avantage sur l’homme qu’il ne peut être sot.

Publicités

Une réflexion sur “La Vallée des singes : l’homme face à ses semblables

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s